Steven Spielberg : Munich !!

Publié le par Mr Twils

 

 

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Contre-enquête sur le film de Steven Spielberg :

«Munich» : la véritable histoire

De notre envoyé spécial en Israël

 

Golda Meir avait-elle dressé une liste des Palestiniens à abattre après la tragédie des jeux Olympiques de Munich en 1972 ? L'équipe chargée d'exercer les représailles d'Israël était-elle vraiment un petit commando de cinq hommes, avec carte blanche pour tuer ? Les Palestiniens exécutés étaient-ils les véritables responsables de la prise d'otages ? Interrogés par Henri Guirchoun, des acteurs de cette guerre secrète, au sein des services de renseignement israéliens et parmi les anciens terroristes palestiniens de Septembre noir, livrent une autre version de l'histoire...

C'est un chemin de terre qui mène au cimetière du kibboutz Ramat Hakovesh. On marche dans les allées de citronniers puis d'orangers parfaitement alignés avant de parvenir à un promontoire où quelques dizaines de tombes surplombent des champs en labour. Des ouvriers agricoles thaïlandais s'interpellent : depuis le début de la seconde Intifada, ils ont remplacé les ouvriers palestiniens. Au loin, on distingue le minaret du bourg arabe de Tira. Et l'on devine, tout proche, le nouveau mur de séparation qui désunit le destin des habitants de la ville palestinienne de Kalkilya de celui des Israéliens du village de Kochav Yair, où résident nombre d'anciens officiers supérieurs et hauts responsables des services de sécurité. Les images d'un Israël d'hier et d'aujourd'hui se chevauchent, avec les permanences et les fractures, les rêves envolés et les réalités amères : l'âge d'or du mouvement kibboutzique depuis longtemps évanoui, la guerre qui se poursuit et son cycle d'attentats et de représailles, les plans de paix qui prennent la poussière dans les archives des chancelleries. Dans le petit cimetière, un périmètre a été réservé à la sépulture des soldats du kibboutz morts au combat : Egypte, Syrie, Liban, Gaza... C'est là que l'on trouve un tombeau de roche claire couvert de cailloux et bordé par un arbre jeune qui vient d'être planté : «Sylvia Raphael-Schjodt, 1937-2005». Sur la pierre tombale, comme pour les soldats, on distingue d'abord une menora, le sceau officiel de l'Etat d'Israël. Puis cette inscription qu'on se reprend à lire à deux fois : «Sylvia Raphael-Schjodt, combattante dans les rangs du Mossad». C'était il y a un an, presque exactement. Deux jeunes hommes à l'allure sportive interdisent l'accès du verger aux curieux et aux journalistes. «A la demande de la famille», affirment-ils sans sourire. Mais à l'exception de son mari, l'avocat norvégien Anneus Schjodt, ceux qui ce jour-là empruntent le chemin de terre vers le cimetière pour accompagner Sylvia Raphael à sa dernière demeure forment une famille d'un genre un peu particulier. Celle du renseignement et des services spéciaux, du monde de l'ombre, où le secret reste une religion et l'anonymat, un mode de survie. Le cheveu devenu rare pour certains, la démarche moins assurée pour d'autres donnent à ces retrouvailles l'air anodin d'un club d'anciens collégiens. Mais dans le verger, les hommes et les femmes qui se retrouvent autour de la tombe sont tous d'anciens agents : analystes, officiers traitants - les katsas -, spécialistes de la surveillance et des filatures, experts en explosifs, en communication, en intrusion. En exécution aussi, comme ceux du groupe Kidon (Baïonnette), les plus discrets. Les survivants de la division Césarée, ceux des opérations spéciales de l'Institut, c'est-à-dire le Mossad, sont là, presque au grand complet. Au premier rang Mike Harari, leur chef de l'époque, toujours aussi séduisant malgré l'âge, «un homme qu'ils auraient suivi en enfer», pour reprendre l'expression d'un ancien. Deux ou trois ex-patrons du Mossad aussi, dont les visages et les identités sont longtemps restés un secret d'Etat. Zvi Zamir surtout, l'homme que Golda Meir avait envoyé en observateur à Munich, au moment de la prise d'otages, où il assistera, impuissant, à l'épilogue sanglant.

Celui qu'elle chargera ensuite de mener d'une main de fer la chasse aux terroristes. Sylvia Raphael ? Une icône de l'Institut. Dans les années 1970, elle est l'un des éléments clés du groupe des opérations spéciales, une «femme exceptionnelle, une princesse, dira Eytan Haber, ancien directeur de cabinet d'Itzhak Rabin. Si les Israéliens pouvaient savoir ce qu'ils lui doivent, une avenue de Tel-Aviv ou de Jérusalem porterait déjà son nom». Pour quelles prouesses ? Secret. Même si certains détails de sa biographie ont filtré ici ou là : sa naissance en Afrique du Sud, son arrivée dans les années 1960, où elle vit dans un kibboutz et attire l'attention d'un recruteur de l'Institut. Son calme, sa détermination, sa vivacité impressionnent ses instructeurs. Sylvia Raphael devient un agent de premier plan, une « combattante » qu'on envoie en Europe comme dans les pays « ennemis », l'Egypte, la Jordanie, le Liban, où sa couverture de photographe lui ouvre toutes les portes et lui permet d'approcher les « cibles ». Son nom est indéniablement associé à nombre d'exploits du Mossad. Mais il l'est aussi à l'un de ses plus criants revers. En juillet 1973, à Lillehammer, en Norvège, un commando tue par erreur un serveur marocain qu'il confond avec Ali Hassan Salameh, le fondateur de la fameuse Force 17, la garde rapprochée d'Arafat. Pour le Mossad, qui le traque, il est le «Prince rouge», l'un des instigateurs majeurs du drame de Munich. Bavure ! Six agents israéliens sont arrêtés, démasqués et condamnés au cours d'un procès à huis clos. Parmi eux la belle Sylvia, qui fera plus d'un an de prison à Oslo. Harari, qui est sur place avec les exécuteurs, et le reste du commando parviennent à s'échapper de justesse. Scandale mondial. Gêne à Jérusalem. Et le Mossad doit refonder toute son infrastructure en Europe. «Quand nous réussissions, nous étions des surhommes. Mais en cas d'échec, nous n'étions plus que des incapables, regrette Mike Harari en prononçant l'oraison. Le temps n'est pas encore venu de dévoiler toute la vérité.» Un mois après l'enterrement, selon la tradition juive, la pose de la plaque mortuaire sera l'occasion d'une autre cérémonie, tout aussi fermée. Les anciens de la division Césarée ont sorti des archives du Mossad une sélection de 75 photos de l'époque, prises par Sylvia Raphael. Des clichés qui ont sans doute parfois guidé les pas des commandos israéliens en Europe ou à Beyrouth. Leur hommage à la défunte. Mais que s'est-il vraiment passé après Munich ? Comment les Israéliens ont-ils fait la chasse aux terroristes ? Qui ont-ils visé ? Dans quel objectif ? Avec quel esprit ? Et qu'y a-t-il de vrai ou de faux, finalement, dans le film de Steven Spielberg ? «Le temps n'est pas encore venu...» Invisible depuis les années 1970, Mike Harari avait réapparu au Panama en compagnie du général Noriega, qu'il a conseillé à titre privé jusqu'à la chute du dictateur en 1990, avant de rentrer en Israël et de se reconvertir dans les affaires, en gérant notamment plusieurs boutiques de chocolats suisses. Depuis, il fuit toujours les journalistes. Zvi Zamir fait lui aussi savoir qu'il ne veut plus rien dire. Et quand elle décroche son téléphone, dans un hébreu toujours fortement teinté d'accent scandinave, Marianne Gladnikoff, l'une des coïnculpés du procès d'Oslo, alors benjamine de la division Césarée, se contente de déclarer : «Vous comprendrez bien que je ne peux répondre à aucune de vos questions...» Il faut donc tirer d'autres sonnettes, ouvrir d'autres portes, trouver d'autres sésames. «Une tragédie, une honte, n'importe quoi, rien à voir avec la réalité. Et ils osent présenter ça comme une histoire vraie, fulmine Rafi Eitan, au bord de l'explosion. Nous n'étions pas une bande de Pieds nickelés avec des états d'âme permanents, mais des soldats en guerre.» Minuscule, visiblement dur d'oreille mais toujours aussi vindicatif, Eitan n'est pas le premier venu.

Avant de diriger les opérations du Mossad puis le Lakam, le service de renseignement scientifique, il avait été le chef du commando qui, en mai 1960, a enlevé Adolf Eichmann en Argentine. «Nos athlètes se font massacrer et, pour le moraliste d'Hollywood, il faudrait que nous restions inertes?», s'insurge à son côté Lior Dotan, l'un des pilotes qui ont bombardé la centrale nucléaire irakienne d'Osirak en 1981. «Moi, je veux d'abord dire à ma femme que, lorsque je suis avec elle, je ne pense à rien d'autre et surtout pas au travail», plaisante aussi un ancien cadre de l'Institut, en référence à la scène finale de « Munich » au cours de laquelle le héros Avner, faisant l'amour avec sa femme, voit défiler dans sa tête les scènes d'horreur de la prise d'otages. Ce soir-là, dans un cinéma du centre commercial Azrieli de Tel-Aviv, une projection du film de Steven Spielberg est réservée au gotha des services secrets. Une Berezina pour la « com » de la production Spielberg ? Assurément. Mais une belle occasion d'établir certains contacts puis, en tête à tête, d'obtenir enfin quelques réponses. Avner, le héros du film ? «Avec sa notoriété, Spielberg aurait pu s'ouvrir des portes. Au lieu de cela, il s'est inspiré du témoignage d'un escroc qui n'a jamais appartenu à nos services.» N., appelons-le ainsi puisqu'il tient à préserver son anonymat, est un ancien chef du personnel du Mossad. Et il est formel : le personnage central du livre du journaliste canadien George Jonas « Vengeance », dont s'est très nettement inspiré Spiel-berg, est un imposteur qui a repris à son compte toutes les histoires plus ou moins vérifiées parues dans la presse ou les livres consacrés à ces événements. Son nom ? Yuval Aviv, un Israélien moyen qui n'a pas réussi à intégrer les commandos lors de son service militaire. Emigré aux Etats-Unis, il fait le taxi et devient quelque temps employé de sécurité à la compagnie El-Al. Il tentera aussi de se faire valoir au moment de l'attentat de Lockerbie en dénonçant les prétendues responsabilités du Mossad et de la CIA dans l'affaire. Plus personne ne le prend au sérieux. Sauf peut-être Eric Bana, l'acteur principal du film, qui ne manque pas une occasion de rappeler combien il est formidable pour un acteur de rencontrer celui qu'il doit incarner à l'écran : le véritable agent du Mossad... Avner et ses états d'âme ? «J'avais 23 ans, Munich était un choc. Ceux qui étaient sélectionnés pour ces missions étaient considérés comme des héros. Nous étions surmotivés», affirme Gad S., un ancien agent de terrain. «Une sélection terrible, des mois de formation et une motivation à toute épreuve, souvent leur première qualité, surtout pour les équipes de terrain et les opérations spéciales, confirme N., qui n'a pas du tout apprécié non plus les scènes du film où les agents secrets se voient réclamer avec insistance les justificatifs de leurs frais. Ridicule, et même antisémite! A leur retour de mission, les agents déclarent leurs dépenses, parfois avec justificatifs, mais sans jamais avoir pris le risque de laisser des traces.» Un petit commando autonome, en roue libre, coupé de ses arrières comme dans le film ? «Quelle blague! Munich nous avait pris par surprise. Tous les postes, surtout en Europe, se sont retrouvés submergés de demandes d'information. Il fallait intensifier les contacts avec les services locaux. Et les «katsas» ont pris des risques insensés en multipliant les rencontres avec leurs informateurs «noirs», c'est-à-dire arabes ou palestiniens. Certains y ont laissé leur vie», se souvient Gad S. A l'époque, comme aujourd'hui, les opérations secrètes menées par Israël fonctionnent comme des Lego. L'état-major, l'Aman (le renseignement militaire) et le Shin Beth (service de sécurité intérieure) sont très souvent impliqués dans la recherche du renseignement, le choix des cibles et la préparation des opérations. Certaines, comme en avril 1973 à Beyrouth, sont d'ailleurs menées conjointement par des commandos de l'armée et ceux de la division Césarée du Mossad. «Rien à voir avec un quintette de samouraïs amateurs, même en Europe, dit encore Gad S., mais deux ou trois groupes très structurés d'une vingtaine d'agents à chaque fois pour assurer la surveillance, la logistique, les communications et l'exécution...» Des groupes d'autant moins livrés à eux-mêmes que très souvent le chef de Césarée et même le grand patron du Mossad sont présents sur les lieux de l'opération pour prendre les décisions en temps réel. «On parle de vie et de mort. On parle d'opérations exécutées dans des pays amis, comme la France. Il faut absolument éviter tout dommage collatéral, y compris pour ce qui concerne l'entourage de la «cible». Rien ne doit être laissé au hasard pour pouvoir changer les plans ou même tout annuler au dernier moment si les risques sont trop élevés. Le contrôle hiérarchique est au plus serré. Les agents ont au contraire très peu d'autonomie de décision», explique Shabtai Shavit, ancien « combattant » qui a gravi tous les échelons du Mossad avant d'en devenir celui qu'on appelle le «memuneh» - le patron. En juin 1992, vingt ans après Munich, Atef Bseiso, responsable du renseignement palestinien, chargé des contacts avec les services américains et européens, est abattu devant son hôtel à Paris. Deux heures après, tout le commando israélien a déjà quitté la France, y compris le chef des opérations spéciales et le grand patron, qui ont chapeauté l'affaire depuis une planque située dans un appartement du 9e arrondissement de Paris. Shabtai Shavit, le «memuneh» des années 1990, ne cherche pas à nier qu'il connaît assez bien Paris. Mais il esquive. A sa façon : «Bseiso avait été l'adjoint de Salameh à l'époque de Munich», dit-il seulement, en changeant de sujet. Pour évoquer un aspect du film de Spielberg qu'il a particulièrement du mal à digérer : celui des liens entre le commando du Mossad et un soi-disant groupe français qui lui aurait fourni, contre rétribution, les renseignements. «La règle d'or d'un service secret est le cloisonnement, y compris parfois à l'intérieur du service. Vous ne confiez vos objectifs à personne de l'extérieur et vous seul récoltez les renseignements nécessaires. Imaginer le Mossad dépendant d'une nébuleuse mafieuse? C'est non seulement idiot mais infâmant!» L'honneur terni d'un agent secret ? Certes. Mais pour le reste ? Comme de bons artisans aimant par-dessus tout le travail bien fait, tous ces anciens du renseignement semblent surtout vexés par l'image d'un certain amateurisme que le film leur renvoie. Au point d'en oublier de contester le fond du sujet. C'est-à-dire la réalité ou la pertinence morale de ces « assassinats ciblés » des années 1970 à Paris, à Rome ou à Beyrouth, qui se poursuivaient vingt ans après Munich. Et qui sont encore, contre de nouvelles cibles, d'actualité aujourd'hui à Ramallah, à Jénine ou à Gaza. «C'était la guerre, nous étions des soldats...»

En 1992, lorsqu'il admet à la télévision qu'Israël a bel et bien liquidé les Palestiniens impliqués dans le drame de Munich, le général Aharon Yariv, ancien coordinateur de l'antiterrorisme, évente ce qui est déjà pour beaucoup un secret de Polichinelle. Celui de la « liste Golda » et de son « comité X » chargé d'approuver les liquidations. Or ce n'est pas tout à fait juste. «Il y a bien eu autour de Golda un comité de sécurité composé des ministres concernés : Moshe Dayan, Igal Allon, Israël Galili, avec le procureur général Meir Shamgar, affirme le journaliste Yossi Melman, spécialiste des affaires de renseignement au quotidien «Haaretz». Mais, comme avant Munich, chaque liquidation était examinée au cas par cas. A mon avis, il n'y a jamais eu de liste.» Chef du cabinet militaire de plusieurs Premiers ministres, dont Begin, Shamir, Peres et Rabin, le général Azriel Nevo a longtemps été le premier informé de toute opération clandestine : «Personne n'a jamais donné carte blanche au Mossad. L'opportunité, les risques, les conséquences de chaque opération faisaient l'objet de nombreuses discussions, confirme-t-il. Très souvent, le chef du gouvernement opposait un avis négatif sur la cible. Ou bien il demandait au Mossad de revoir ses plans. Surtout Shamir, lui-même ancien du service, très au fait des détails techniques...» Mais quelles étaient les cibles ? Et ces liquidations planifiées par le Mossad ont-elles vraiment visé en premier lieu les responsables palestiniens de Munich ? Là encore, la réalité est plus floue. En septembre 1970, chassée de Jordanie après des affrontements sanglants, la direction de l'OLP s'est installée au Liban. Septembre noir est fondé en 1971 par un petit noyau d'hommes sûrs réunis autour de Salah Khalaf, dit Abou Iyad, le numéro deux de l'OLP, qui contrôle aussi le renseignement palestinien. Avant de s'en prendre directement à Israël, à l'instar des autres groupes palestiniens comme le Front populaire de Libération de la Palestine (FPLP) ou le Front démocratique (FDPLP), l'organisation secrète du Fatah se fait connaître par des attentats contre les proches du roi Hussein : en novembre 1971, son Premier ministre est assassiné au Caire. Un an plus tard, en 1972, les détournements d'avions et les attentats se multiplient. Pendant que, dans la coulisse, la guerre secrète entre Israéliens et Palestiniens bat déjà son plein : assassinats, bombes, lettres piégées qui visent tour à tour des militants palestiniens ou des agents israéliens. Après le drame de Munich, Golda Meir affronte une opinion publique en état de choc. Les familles des athlètes reprochent aux responsables israéliens l'absence de mesures de sécurité adéquates en Allemagne. Menée par Menahem Begin, l'opposition tonne. « Golda » doit faire la preuve de sa détermination. Et un an avant la surprise du déclenchement de la guerre du Kippour, l'ennemi, c'est d'abord l'OLP, en bloc. «La vengeance de Munich, j'y ai moi-même longtemps cru dur comme fer, comme tous les Israéliens, y compris parfois ceux du renseignement. Mais c'est un mythe», affirme Aaron Klein, qui vient de publier un nouveau livre sur Munich, « Striking back », excellent car puisé aux meilleures sources, l'auteur étant lui-même ancien officier de renseignement. «A cette époque, les principaux chefs palestiniens sont dans les camps du Liban, protégés par des dizaines de gardes du corps. D'autres ont trouvé refuge dans les pays de l'Est, où ils sont inaccessibles. Les Palestiniens liquidés en Europe sont souvent des politiques qui n'ont pas été impliqués dans l'affaire de Munich. Certains d'entre eux ont parfois apporté un soutien logistique aux réseaux terroristes. Pas tous. Il faut admettre que dans ces années-là nos services n'ont pas toujours fait dans la dentelle.» Dans un café d'une banlieue huppée du nord de Tel-Aviv, David Kimche - qui ne veut même pas voir le film de Spielberg - présente, lui, une autre grille d'explication : «Munich était le début d'une campagne très intense, avec en préparation d'autres attentats spectaculaires que nous devions empêcher, explique dans son anglais d'Oxford cet ancien numéro deux du Mossad, qui a longtemps piloté la diplomatie israélienne, officielle et parallèle. Nos opérations étaient donc en priorité destinées à prévenir ces attentats. Comment? En dissuadant tous les responsables palestiniens, à quelque niveau que ce soit, d'y prendre part. En les plaçant sur la défensive...» Pourtant, en octobre 1972, un mois à peine après la tragédie, les trois terroristes survivants du commando de Munich, prisonniers en Allemagne, sont libérés à la suite du détournement un peu étrange d'un appareil de la Lufthansa. Ils ne seront jamais liquidés. Ali Hassan Salameh, le chef de la garde d'Arafat, surveillé de près par l'agent du Mossad d'origine britannique Erika Chambers - encore une espionne, une autre des grandes absentes du film -, meurt à Beyrouth dans un attentat à la voiture piégée, sept ans après Munich. Abou Iyad, le fondateur de Septembre noir, est assassiné à Tunis en 1991 par un garde du corps à la solde du groupe dissident palestinien d'Abou Nidal, pas par le Mossad. «Munich, nous l'avons fait sur l'ordre d'Abou Iyad et de son assistant Fakhri al-Amri, qui en avait eu l'idée. Nous voulions faire du bruit et obtenir la libération de nos prisonniers en Israël. Cela n'aurait jamais dû finir en bain de sang. Nos jeunes sont tombés dans une embuscade, clame encore aujourd'hui Abou Daoud, l'organisateur de la prise d'otages, qui réside désormais à Damas. Après,les Israéliens n'ont tué que des innocents. Même Salameh n'avait rien à voir avec Munich : ils l'ont tué parce qu'il avait de bonnes relations avec la CIA, tout le monde le sait.» En 1977, arrêté en France sous une fausse identité, Abou Daoud, de son vrai nom Mohammed Abou Odeh, est immédiatement expulsé : la demande d'extradition de l'Allemagne ne serait pas arrivée à temps à Paris. Mais en 1996, après l'accord d'Oslo, il obtient, cette fois d'Israël, l'autorisation de rentrer à Gaza où il restera quatre années. Jusqu'à la parution d'une autobiographie qui lui vaudra d'ailleurs de se faire presque autant d'ennemis en Palestine qu'en Israël. Mensonges, ambiguïtés, manipulations : la prise d'otages de Munich et la traque qui l'a suivie conservent bien des zones d'ombre. «Le temps n'est pas encore venu...» Cette semaine, au cimetière de Ramat Hakovesh, un an après sa mort, selon la tradition, ses proches viendront se recueillir sur la tombe de Sylvia Raphael. Son mari Anneus sera là, réconforté par les amis du kibboutz. Entourés par les anciens de la division Césarée du Mossad et leurs clichés souvenirs. Mais deux jeunes hommes à l'allure sportive seront sans doute postés à l'entrée du chemin de terre pour interdire l'accès du verger. A la demande de la « famille ».

Henri Guirchoun  

 

Les vrais messages de « Munich »

L'historien et ancien ambassadeur d'Israël en France réagit à l'éditorial de Jean Daniel consacré à « Munich », le dernier film de Spielberg

 

Vous avez trouvé ce film admirable. Souffrez que je vous dise, en toute admirative amitié, pourquoi je le trouve exécrable. J'ai dit ailleurs l'incroyable amas d'invraisemblances et de poncifs qui rendent « Munich » proprement risible. La fiction, puisque fiction il y a, doit reposer sur des fondations impeccablement réalistes, sous peine d'être ridicule. Or rien ne tient debout dans « Munich », ni le modusoperandi des agents du Mossad, ni les situations, ni les discours ampoulés des protagonistes, hommes-sandwichs idéologiques plutôt que personnages en chair et en os. Fallait-il que vous fussiez ébloui par le « message » pour ne pas voir tout cela. Mais justement parlons du « message » que, d'enthousiasme, vous faites vôtre. Un triple message : les représailles israéliennes - dans vos mots, « les barbares dérives de la répression israélienne » - sont immorales car « ...quels que soient les torts et les raisons de chaque protagoniste du conflit israélo-palestinien, la violence les rend également coupables » ; elles sont aussi inefficaces ; elles sont, enfin, contre-productives puisque « la répression ne fait, en Palestine, que renforcer la violence ». Voyons cela d'un peu plus près. La morale, d'abord. Si tout le monde est uniformément coupable, « quels que soient les torts » des uns et des autres, alors personne ne l'est. Mais tout le monde n'est pas uniformément coupable. J'estime que l'une des formes de la barbarie consiste précisément à refuser toute distinction pour confondre un ennemi sans visage dans un magma où seul Dieu « reconnaîtra les siens ». J'ai fait scandale un jour en déclarant publiquement que, si mon fils était tué dans un attentat à Tel-Aviv, il serait victime d'un acte de terreur mais que, s'il tombait en uniforme dans les territoires occupés, il le serait d'un acte de résistance. C'est le même homme pourtant, et le même fils. La différence est dans la situation. Il l'a parfaitement compris, lui qui n'a pas eu, comme moi, la chance d'échapper au contact avilissant avec les Palestiniens occupés. Lorsqu'on lui a confié la responsabilité d'un barrage, il a refusé le gourdin qui allait avec la fonction.

Ce gamin de 18 ans avait compris ce que Spielberg ne veut pas comprendre : il y a des hommes armés et des civils sans armes, et la violence n'est pas la même selon qu'elle vise ceux-là ou ceux-ci. Voilà pourquoi l'équivalence morale entre des preneurs d'otages qui transforment des hommes en marchandise et qui, frustrés dans leur entreprise, finissent par les massacrer et ceux qui les poursuivent de leur vindicte est tout bonnement scandaleuse. L'efficacité militaire, ensuite. Je connais l'argument, il est d'ailleurs explicitement formulé dans « Munich »: à quoi sert de liquider un terroriste, si rien n'est plus certain que d'autres, aussitôt, le remplaceront ? Mais imaginons un instant qu'Israël, seul Etat constitué à oublier, au nom de ce sophisme, la plus élémentaire raison d'Etat, ait décidé de laisser impuni le massacre de ses ressortissants. Que se serait-il passé alors ? Les terroristes, émus de cette grandeur d'âme, eussent-ils décidé de le laisser en paix ? Que les représailles ne règlent en rien le problème politique, c'est une évidence. Mais elles n'ont jamais été faites pour cela, pas plus que le terrorisme lui-même. Ce qui m'amène au troisième volet de ce « message » : l'efficacité politique. La violence ne ferait que « renforcer la violence ». C'est un postulat facile - et faux, que vous n'auriez jamais utilisé pour d'autres combats, en d'autres lieux. La violence, hélas, est parfois politiquement efficace. Sans la violence palestinienne, on serait encore englué à Gaza. Mieux, par un retournement ironique de l'histoire, sans la calamiteuse guerre du Liban qui a chassé la Centrale palestinienne de ce malheureux pays, qui sait combien d'années encore il aurait fallu pour que l'OLP se résolve à reconnaître la réalité d'Israël ? Cinq années après la déclaration d'Alger de décembre 1988, ce fut Oslo. Comme on le voit, on peut à la fois pourchasser les terroristes et négocier avec ceux qui les envoient. C'est absurde, mais c'est comme ça. Mais il y a un autre message dans ce film, un message subliminal, que vous ne mentionnez pas mais que l'auteur de « la Prison juive » n'a pu manquer de décoder. Avner, l'improbable chef du commando du Mossad, ne se contente pas d'avoir des vapeurs morales ; il en tire la conclusion qui s'impose... et émigre à Brooklyn. Car telle est la morale de cette fable. Comme n'a cessé de le marteler le scénariste de Spielberg, le dramaturge d'extrême-gauche et juif antisioniste Tony Kushner, la création de l'Etat d'Israël a été une tragique erreur. Responsable du malheur palestinien, corrupteur de l'âme juive et apprenti sorcier qui a provoqué l'extension du terrorisme à travers le monde, le sionisme n'est qu'un immense gâchis. Aussi bien, le destin d'un vrai juif, comme finit par le comprendre un Avner enfin rendu au génie diasporique de son peuple, est d'habiter New York. Alléluia.


Né en 1946 à Bucarest, Elie Barnavi émigre en Israël en 1961. Historien, il est ambassadeur d'Israël en France de 2000 à 2002. Dernier livre paru : « la France et Israël, une affaire passionnelle » (Perrin) et « Lettre ouverte aux Juifs de France (Stock-Fayard).

Elie Barnavi  

 

Publié dans Cinema - TV

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