B.Boutros-Ghali - S.Pères : 60 ans de conflit Israélo-Arabe

L'avis de Mister Twils
André Versailles, fondateur et directeur des éditions Complexe, arbitre une rencontre constructive entre deux grandes figures politique du monde contemporain : Boutros Boutros-Ghali - ancien Secrétaire général des Nations Unies et ministre des Affaires étrangère égyptien sous la présidence d'Anouard el-Sadate - et Shimon Pères - ancien Premier ministre d'Israël et Prix Nobel de la Paix. De la première guerre israélo-arabe à nos jours, les discussions sont âpres et courtoise; Les deux hommes se respectent mais il n'est pas question ici de se faire de cadeaux. Boutros Boutros-Ghali défend avec hargne son point de vu : Toutes les guerres du monde Arabe envers Israël, dans un proche orient longtemps sous domination étrangère - ont résultés d'une idée fixe : Israël est une colonie dominatrice comme une autre et à ce titre n'avait rien à faire dans cette partie du monde alors en plein mutation nationaliste. Pour Mr Boutros-Ghali, le monde occidental a fait payer aux Palestiniens le prix immense de la Shoah et, profondément, le monde arabe ne peut l'accepter. - "Le monde arabe ne pourra progresser vers la modernité qu'après l'abandons d'un islam rétrograde et raciste" et "tant que l'élimination d'Israël dominera l'imaginaire des intégristes" ... Souvent borné à apporter les mêmes réponses tout au long des entretiens, l'ancien ambassadeur de L'ONU donne tout de même un point de vu important : Celui, souvent peu lisible, du monde Arabe. Shimon Pères, pragmatique, intelligent et sage, apporte à ce débat une vision d'une clarté et d'une intelligibilité étonnante; Ils nous parle d'un conflit ou, de part et d'autres, de nombreuses occasions de paix globale ont bêtement été raté mais jamais, au grand jamais, il ne désespère ... Visionnaire, il explique que l'histoire n'est jamais figé et que, indépendamment des leçons du passé, l'intelligence et la créativité doivent être la source de la résolution des vieux conflits; Il espère ensuite une ouverture vers un "grand moyen orient", ouvert sur le vaste monde de l'économie de marché ... et pourquoi pas, en coopération avec l'Europe. Il se plait à déclarer que "le chemin, pour long qu'il soit, n'est utopique que pour ceux qui ne se donnent pas les moyens de le réaliser". J'aime à partager son optimisme ... Un livre d'histoire qui, plus que de la vision intéressante des deux grands hommes, nous parle des perceptions des différents protagonistes vécues de l'intérieur ... Passionnant et salutaire !! Présentation de l'éditeur
S'il existe de nombreux ouvrages sur le conflit israélo-arabe, le livre que voici est une première historique. Pour la première fois en plus de soixante ans de guerre, deux acteurs essentiels de cette longue histoire ont accepté, non pas de parler chacun de leur côté, mais de prendre le risque de croiser leurs Mémoires. Boutros Boutros-Ghali et Shimon Peres confrontent ici leurs visions des grands événements qui ont ponctué le plus vieux conflit contemporain et qu'ils ont vécu de près, de la première guerre israélo-arabe, en 1948, à nos jours. L'histoire qu'on va lire n'est ni académique, ni " lisse ". Les deux débatteurs ont beau avoir un grand respect l'un pour l'autre, ils ne se font pas de cadeaux. Ils s'affrontent, chacun animé de la volonté de faire entendre son vécu - mais en même temps d'accepter d'écouter celui de l'autre, aussi insupportable soit-il à ses oreilles. Le débat est " politique " et non " diplomatique ". Et cette franchise lui donne une belle tonicité. Pour autant, ni l'un ni l'autre ne sont en service commandé. Privilège de l'âge et de la reconnaissance internationale dont ils jouissent, c'est avec une liberté de parole d'une étonnante fraîcheur qu'ils s'autorisent de vigoureuses critiques envers leur propre camp. Alternant vives passes d'armes et analyses politiques, ils nous offrent une formidable leçon de géopolitique qui ne fait pas l'économie de l'histoire des mentalités. Ils nous présentent ce que les livres d'histoire traditionnels ne peuvent nous donner : les perceptions arabe et israélienne vécues de l'intérieur. Après les avoir lus, de quelque côté qu'aillent nos sympathies, nous ne regarderons plus ce conflit de la même façon...
Shimon Peres – Boutros Boutros-Ghali : le Proche-Orient de demain
Propos recueillis par Frédéric Fritscher et Alexis Lacroix pour Le Figaro du 20 avril 2006
LE FIGARO. – Le terrorisme et la violence continuent d'endeuiller le Proche-Orient. Une des leçons de l'après- 11- septembre, n'est-ce pas que le conflit israélo-arabe n'est pas soluble dans la «mondialisation heureuse» ?
Shimon PERES. – Israël a déjà cinquante-huit ans. Dans ce laps de temps finalement bref, notre pays a connu cinq guerres et quatre intifadas. Quoi qu'il en soit, avec ou sans intifada, nous allons trouver une solution au conflit avec les Palestiniens, parce que nous en avons la volonté sincère. De la même manière, il n'y a pas qu'en Israël qu'on trouve une majorité disposée à payer le prix de la paix. En Palestine, aussi, une large majorité de la population désire en fait la paix, contre certains de ses dirigeants, et semble disposée à de larges compromis. Malgré le Hamas et la violence.
Boutros BOUTROS-GHALI. – Le problème, c'est qu'il suffit d'un extrémiste du côté arabe pour que tout votre projet tombe à l'eau et soit retardé de vingt ans !
A la lumière des événements de ces derniers jours, n'est-il pas illusoire d'imaginer que la logique du marché puisse, à elle seule, contribuer à la résolution du conflit ?
S. P. – Peut-être le conflit qui nous oppose aux Palestiniens perdurera-t-il encore longtemps, au niveau des représentations. Reste que, dans la réalité, on ne peut pas changer les peuples, mais on peut travailler en revanche à améliorer leurs relations, de la façon la plus pragmatique. Vous pouvez fabriquer des bombes. Mais il est impossible de se nourrir de bombes. Se conduire de façon pragmatique ? Du côté israélien, cela peut signifier évacuer les Territoires, même si, dans l'idéal, on aimerait un Israël agrandi. De la part des Palestiniens, être pragmatique, cela signifie qu'ils peuvent tout à fait continuer à détester notre Etat, en concluant cependant une paix avec nous. Si les Palestiniens avaient choisi une politique à la Mandela, cela fait longtemps qu'il aurait été possible de les aider à normaliser leurs relations avec l'Etat d'Israël.
Comment expliquez-vous qu'il y ait eu tant d'occasions manquées dans l'histoire du conflit israélo-arabe ?
B. B.-G. – Vous connaissez la remarque d'Abba Eban : «Les Palestiniens ne ratent jamais une occasion de rater une occasion.» Eh bien, les Israéliens, eux non plus, ont rarement manqué une occasion de manquer une occasion. Anouar el-Sadate était moins naïf ; il était conscient que le conflit israélo-palestinien mettait en jeu l'affrontement de deux imaginaires irréconciliables. Entre la France et l'Allemagne, n'a-t-il pas fallu trois guerres pour arriver à la réconciliation entre de Gaulle et Adenauer ? La fatigue partagée a sans doute contribué à cette réconciliation, ainsi que la stature des deux présidents. Aujourd'hui, une telle issue, pour être mise en oeuvre entre Israéliens et Palestiniens, réclamerait l'appui de la communauté internationale. Cet appui est devenu très improbable depuis que le théâtre irakien des opérations a détourné l'attention du conflit-israélo-arabe.
S. P. – Ce ne sont quand même pas les Américains qui ont décrété la campagne contre le terrorisme, ce sont les terroristes d'al-Qaida qui leur ont déclaré la guerre ! Une partie du monde musulman est devenue fanatique en un geste de riposte effrayée au monde moderne. Et cette partie-là a déclaré au monde moderne une guerre non conventionnelle, sans ligne de front, sans armée organisée, sans règles de combat. Face à cette guerre de partisans, d'un type inédit et culminant dans l'attentat suicide, un changement de stratégie s'impose. Je ne vois pas quelle puissance, à part les Américains, serait prête à accomplir la réorientation stratégique qui lui permettra de combattre les djihadistes.
B. B.-G. – Entre Israël et les Palestiniens, le rapport de forces est inégalitaire de façon criante. Ce qui me rend sceptique, ce sont les disparités profondes entre ces deux sociétés. J'évoquais à l'instant la réconciliation franco-allemande. En l'occurrence, n'oubliez pas que ce qui l'a rendue possible, c'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, en pleine période de reconstruction, les sociétés française et allemande étaient parvenues grosso modo à égalité. Comment organiser entre deux voisins, dont les disparités sont énormes, un partenariat qui ne soit pas entaché de dépendance ?
S. P. – C'est un point de divergence essentiel avec vous. Je dirais pour ma part : «N'attendons plus !» Voyez-vous Boutros, j'ai le sentiment que le monde arabe est mûr. Mûr, grâce à son acceptation progressive de l'existence d'Israël. Sans doute le monde arabe dans son ensemble n'est-il pas épris de l'Etat d'Israël. Sans doute les surenchères de l'islamisme font-elles peser une lourde menace. Sans doute Israël serait-il perdu s'il baissait la garde et s'affaiblissait. Reste que les rhétoriques antisionistes enflammées et leurs appels à «jeter Israël à la mer» ont vécu. Et que l'époque est peut-être venue pour le monde arabe de se réconcilier avec le fait national israélien. Jusqu'ici, toutes les guerres ont été menées au nom de la poursuite d'objectifs territoriaux. Aujourd'hui, les territoires ne revêtent plus une importance aussi décisive. Ce qui compte davantage, c'est la science et la technologie, et leurs domaines ne sont fermés à personne.
La victoire du parti créé par Ariel Sharon, Kadima, annonce-t-elle le triomphe d'une culture du compromis dans la région ?
S. P. – Kadima reflète les changements à l'oeuvre en Israël. Jusqu'ici, la scène israélienne était divisée entre les partis poursuivant le rêve du Grand Israël au travers de l'occupation des Territoires et ceux qui cherchent un compromis territorial. La majorité israélienne s'est modifiée, et les positions annexionnistes du Likoud sont minoritaires. A la recherche des lignes les plus courtes, Ariel Sharon n'a jamais été naïf. Il a su, dès le premier jour, que s'il engageait ce changement, il ne pourrait plus l'interrompre.
B. B.-G. – Il est en tout cas fort regrettable qu'au moment où ce changement positif intervient du côté israélien, on observe une évolution en sens inverse au sein de la société palestinienne. Souvent, cela dit, dans l'histoire du conflit israélo-arabe, les ouvertures sont venues du côté arabe – c'était, par exemple, la main précocement tendue de Sadate – tandis que les Israéliens, avec Golda Meir, adoptèrent une attitude inflexible.
S. P. – Le problème essentiel, c'est que, jusqu'ici, on n'a pas assez utilisé l'instrument de l'économie pour survoler les difficultés politiques.
B. B.-G. – Je ne me considère pas comme un pessimiste, mais comme un réaliste. Vous rêvez de résoudre tous les problèmes grâce à l'économie. j'ai accepté, pour ma part, le mythe de Sisyphe remontant sans cesse son rocher. Et je ne crois pas, avec autant de force que vous, à la formation d'un Marché commun moyen-oriental associant Israël et ses voisins arabes.
Pour quelles raisons ?
B. B.-G. – Je ne vois pas dans l'immédiat cette vision radieuse triompher du problème politique – c'est-à-dire de la méfiance profonde – qui divise les deux peuples. Pour le monde arabe, Israël est un prolongement de l'hégémonie américaine. Plutôt que de compter sur un Marché commun, je crains qu'il faille plutôt attendre l'émergence d'une nouvelle génération.
Dédicace de Shimon Pères lors d'une rencontre à la Knesset

